« Il fallut bien que je l’enterrasse »

Michel Fourniret use d’un langage châtié, suranné. Il délivre le récit de ses viols et meurtres, emballé dans une dentelle de subjonctifs: « Il fallut bien que je l’enterrasse», constate t’il, pragmatique. Ou bien, parlant du représentant en commerce sur lequel il décharge son flingue, sur une aire d’autoroute, il dira courtoisement : « J’ignore si ce monsieur est encore en vie ». Le monsieur va bien, merci. Michel donne du « mademoiselle » à Dahina, qu’il viole. Michel pousse la galanterie jusqu’à s’inquiéter en ces termes des goûts d’une victime : « Préférez-vous que je vous pénètre ici ou à la campagne ? » Lorsqu’il avoue ses meurtres en juin 2004, Fourniret s’excuse auprès de son avocat Me Bernard Castaigne qu’il a mené en bateau pendant un an: «Je suis marri et déconfit de la peine que je vous ai faite, cher maître. » Le forestier est allergique aux fautes de français, il relit pointilleusement les procès-verbaux des interrogatoires pour corriger les fautes d’orthographe, ajouter des virgules de-ci de-là. Que le greffier ne s’en offusque pas : du fond de sa geôle, l’ogre corrige également les fautes de style commises par Alain-Fournier dans le Grand Meaulnes. Peut-être nous gratifiera-t-il un jour d’une version remixée du classique (DJ Forestier).

« Maniérisme du langage » diagnostiquaient déjà les psychiatres qui l’examinèrent en 1986. Michel souhaite donner à voir toute la splendeur et la distinction de son âme. En 1984, il écrit au magistrat instructeur, avec un lyrisme quasi clownesque :« Rêvant toujours de pouvoir connaître l’immaculée Beauté d’un sentiment. Mais tout imprégné de gaucherie, de sauvage timidité, cultivant en vain les germes d’un immense orgueil, me demandant « Pourrais-je seulement être déjà éboueur ? » et pensant foncièrement à une voie ecclésiastique. Rêvant de l’échange infiniment pur de deux âmes, tendant vers un même Idéal d’harmonie et d’Amour, un sentiment délicatement muet. » Or voilà que son destinataire, tout imprégné de sauvage gaucherie au milieu de ses montagnes de dossiers, lui demande en retour si son courrier « doit être interprété comme une demande de mise en liberté » ? Ce à quoi Michel répond par un oui pudique, éparpillé sur trois pages. On a du temps, en prison, pour répandre son style. Il informe le magistrat que « dans le cas contraire » il « n’aura pas d’autre choix qu’une libération de la prison de la vie. » Mais son correspondant, décidément peu versé en métaphores, ne se laissera pas attendrir. Fourniret devra endurer sa détention gigogne, lui dans son corps, son corps dans sa cellule. On frémit en songeant aux lettres enflammées que l’individu a pu envoyer à sa Monique, du temps où il la courtisait.

Polyglotte, le fraiseur parle l’allemand, le flamand et un peu le russe qu’il a appris dans le RER du temps où il chassait la pucelle en région parisienne. En 2002 et 2003, il reçoit d’ailleurs chez lui à Sart-Custinne de jeunes biélorusses, des garçons. Ceux qui l’ont fréquenté rapportent qu’il lit régulièrement. Il goûte tout particulièrement la prose de Marcel Proust paraît-il, il savoure Dostoïevski, Aragon, Breton, et surtout un auteur originaire de sa région natale, André Dhôtel. Cet écrivain né à « Attigny la coquette », près de Rethel est l’auteur du roman « Le Pays où l’on n’arrive jamais » qui lui vaut le prix Femina en 1955. André Dhôtel enseigna à la fin des années 20 à Béthune, la ville de Jeanne-Marie Desmarault. Très prolifique, il eut la patience de ne débuter réellement sa carrière qu’à 43 ans, en pleine guerre mondiale, après la venue au monde de Fourniret. Sa production, souvent qualifiée de régionaliste, lui vaut pourtant en 1974 le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française ; il mourra en 1991.

A l’occasion, Michel se montre charmeur, distille une galanterie, un poème griffonné sur un support de fortune. A sa voisine de Floing lors de la communion du fils, il écrit sur le menu du déjeuner : « Vous êtes ma rosée du matin (…) Ah ! Si je pouvais tout vous dire… » Il truffe ses courriers de citations, d’auteurs plus ou moins connus. Toujours au magistrat instructeur, il adresse cette réflexion : « Un philosophe ami me disait dernièrement le sujet d’une thèse : « Tout est important, rien n’est important, on a le temps… » Mélomane, il écoute de la musique classique, Anne Sylvestre, Jacques Brel qu’il affectionne, notamment sa chanson Regarde bien petit. France Culture le compte au rang de ses auditeurs.

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