Les époux West

Ce 24 février 1994, des enquêteurs frappent à la porte des époux West, à Gloucester, pas très loin du pays de Galles. Ils sont munis d’un mandat de perquisition les autorisant à effectuer des fouilles dans le jardin. Fred et Rose West sont soupçonnés d’avoir assassiné leur fille Heather, qui a disparu en 1987 à l’âge de 16 ans. Depuis sept ans, elle n’a plus donné signe de vie. Fred, son père, n’est pas inquiet. Il assure qu’elle a fait une fugue. D’ailleurs elle était lesbienne jure t’il. Peut-être se trouve-t-elle au Bahreïn ? Ou ailleurs ? Mais sûrement pas dans son jardin. La seule chose qui le préoccupe dans l’immédiat semble t-il, c’est la perspective que les policiers ne remettent pas les lieux en état après leurs fouilles. Voilà ce qui l’inquiète.Assez rapidement, on découvre trois ossements humains. Vérification faite, un spécialiste fait remarquer aux enquêteurs une bizarrerie anatomique. Heather, à qui sont supposés appartenir les ossements, possédait deux jambes droites ? Alors on creuse de plus belle, et on trouve d’autres ossements, beaucoup d’ossements ; on remue aussi le sous sol de la maison, on détruit les fondations de la salle de bain, on casse le béton. Au total on trouvera neuf dépouilles. Les enquêteurs ont la bonne idée de poursuivre leurs recherches au précédent domicile des époux West. Trois cadavres supplémentaires s’ajoutent à la liste ; ils ont été inhumés là un quart de siècle plus tôt.Depuis deux ans, l’étau se resserrait autour du couple meurtrier. Leurs enfants ont été pris en charge par les services sociaux en 1992. Petit à petit, ils distillent des éléments sur leur vie chez papa et maman, dans la « maison de l’horreur » comme les médias l’appelleront. Fred West, le père, -tous les enfants le savent- a tué leur grande sœur Heather parce que c’était une forte tête et qu’elle avait des sourires « impertinents ».Comme pour les Fourniret, tout le monde tombe des nues lorsque la nouvelle se répand. Comme pour les Fourniret, on ne saura probablement jamais combien de jeunes filles ont croisé la route des époux West. Fred aurait parlé d’une trentaine de filles assassinées, mais ses aveux sont fluctuants, contradictoires, et il se suicidera le 1er janvier 1995 avant la tenue du procès. Quant à sa femme, elle se mure dans un silence boudeur, prétend n’avoir rien su des « activités » de son mari. Elle se présente en victime, rouspète : « Ca va me prendre un bon moment avant que je passe l’éponge là-dessus », lorsqu’on l’informe que son mari a avoué avoir tué sa fille chérie.Au fil de l’enquête, la justice découvre que tout un faisceau d’indices aurait dû attirer l’attention sur ce ménage. Par exemple le fait que les West ont eu recours à l’hôpital 31 fois entre 1977 et 1992 pour soigner les petits bobos infligés à leurs enfants. Ou bien aussi le fait que plusieurs jeunes femmes de leur entourage ont mystérieusement disparu. On aurait pu, on aurait dû mettre un terme à cette série de viols et de meurtres barbares beaucoup plus tôt. Comme pour les Fourniret, beaucoup de monde détenait une partie de la vérité. Mais personne n’a réellement cherché à reconstituer le kaléidoscope. Un tueur en série est le résultat d’une série d’occasions ratées.  Fred West naît en 1941, dans une ferme à Much Marcle dans le Herefordshire. Nous sommes dans l’ouest de l’Angleterre, pas très loin de Bristol, le Pays de Galles. La ville la plus proche est Gloucester. C’est une terre d’élevage. Gloucester accueille le principal marché aux bestiaux du Royaume Uni, c’est un peu l’équivalent britannique de Ciney en Belgique, cette ville dans laquelle Fourniret enlève Marie-Ascension le jour de son arrestation.Très tôt, Fred chaparde, et puis il ment. Il se montre plus précoce que Michel Fourniret à peu près dans toutes les disciplines du tueur en série en herbe. Il est plus bestial aussi, et beaucoup plus violent. Fred est moins futé également. Dès l’âge de seize ans, il court après toutes les filles qui lui tapent à l’œil. A vingt ans il passe au tribunal pour le viol d’une adolescente de 13 ans, la fille d’un couple d’amis. Il s’étonnera qu’on fasse tout ce foin pour si peu. Son avocat le tire d’affaire, arguant de ses crises d’épilepsies.Le jeune Fred West aime vadrouiller, faire de longues virées en voiture dans le comté. Le paysage, les bovins, les larcins, les attentats à la pudeur défilent. Quand il parvient à embarquer une auto-stoppeuse, il se masturbe avant de la laisser partir. Il s’exhibe aussi, à l’occasion. On le dit charmeur, le genre qui inspire confiance, il raconte de belles histoires. Le jeune homme sillonne les routes du Gloucestershire dans sa camionnette de marchand de glaces, un métier qu’il exerce un temps dans les années 60. Sa carrière prend fin le jour où il est impliqué dans un accident de la route mortel. Le seul cadavre « légal » qu’il laissera dans son sillage. Il perd néanmoins son emploi et se fait embaucher dans un abattoir. Peut-être parce qu’il a pris goût au travail des carcasses en assassinant celle qui fut sa concubine quelques mois et qui, portant un enfant de lui, le pressait de quitter sa femme pour l’épouser. Ce qui à force, agace. Fred West l’a démembrée, et a « signé » son crime en lui coupant doigts et orteils, et en lui arrachant les rotules. Les deux premières compagnes de West connaissent ce sort.Tout comme Michel Fourniret, la troisième femme de Fred sera la bonne, celle qui lui permettra d’aller jusqu’au bout de sa perversion. Lorsqu’il l’épouse, en 1972, Rose n’a encore que 19 ans, mais cela fait trois ans qu’ils vivent plus ou moins ensemble. C’est l’osmose, une sorte de catalyse dans l’horreur. « Ils avaient chacun une connaissance de l’autre qui les a liés dans tout ce qui allait suivre » expliquera le procureur Leveson lors du procès. Lorsque le père de Rose essaie de récupérer sa fille des mains de Fred, en qui il ne décèle pas la marque du gendre idéal, celui-ci aurait dit sur un ton menaçant: « N’oublie pas ce qui nous unit Rose », propos qui auraient troublé la jeune fille. Elle dissuadera son père de tenter quoi que ce soit, en l’avertissant que Fred était capable de tout, et même de tuer.En l’espace de deux ans, de 1969 à 1971, le couple tue six fois. Durant son incarcération en 1994, Fred parlera de « pacte » conclu entre les époux. Comme les Fourniret, il leur arrive de chasser ensemble, en couple, en voiture. Pour cela ils laissent les gamins à une voisine, Elizabeth Agius, avec qui ils se sont liés. Au retour, Elizabeth a la curiosité un jour de leur demander où ils ont bien pu aller ; le couple lui avoue candidement avoir tenté de lever une jeune fille, car explique Fred, pragmatique, c’est plus facile de les mettre en confiance lorsque Rose est là dans la voiture. Elizabeth le prend pour une plaisanterie ; tout comme ces autres propos de Fred au moment où le couple s’installe au 25 Cromwell Road : il affirme hésiter sur la fonction à donner à une pièce. Doit-il en faire une alcôve pour les passes de Rose, qui se prostitue, ou bien une salle de torture insonorisée ? Par la suite leur méthode de « recrutement » des victimes évolue. Fred qui est maçon de profession, et très bricoleur, aménage une chambre d’hôte qui leur permet d’accueillir des jeunes filles en rupture de ban avec leur famille et la société. C’est le genre de filles un peu paumées que personne ne songe à chercher lorsqu’elles ont disparu. Une seule disparition mobilisera vraiment l’opinion, celle d’une jeune fille de bonne famille, cousine de Martin Amis qui lui rendra hommage dans un roman : The information.Chez les West comme chez les Fourniret, c’est un chantier permanent. Les voisins se souviendront après coup que certains travaux étaient faits la nuit à des heures surprenantes. La maison se transforme au fur et à mesure que naissent les enfants et que disparaissent les jeunes filles. Une autre méthode, imparable pour attirer des jeunes filles dans leur piège : les époux recrutent des « nannies » pour leur ribambelle de bambins (ils ont sept enfants en tout). Alors que les Fourniret se déplacent souvent, ce qui leur permet de disséminer leurs victimes à droite et à gauche, les époux West ne bougent pas d’un pouce. Ils n’en ont pas les moyens. Ce sont leurs victimes qui viendront à eux parce que justement, ce sont des filles désargentées menant une vie de vagabondage. Le couple Fourniret profite du magot des Postiches pour s’évaporer dans la nature. Cette mobilité, de la victime ou du prédateur, permet de déjouer tous les dispositifs de recherche, à supposer que des recherches sérieuses soient entreprises.Malgré tous ses crimes, Fred continue à voler de manière compulsive et prend le risque de se faire remarquer par la police. Les époux ne gagnent pas très bien leur vie. Rose se prostitue beaucoup, et Fred regarde à travers le judas de la porte, mais cela ne suffit pas à ramener assez d’argent au foyer. En décembre 1972, Caroline Owen est séquestrée attachée, fouettée, violée par le couple West, puis libérée après avoir fait la promesse qu’elle se tairait. Fred l’a menacée : si elle ne se tait pas, il la livrera à ses amis noirs, puis elle finira sous les pavés de Gloucester. La jeune fille est terrorisée. C’est sa mère qui, découvrant ses blessures, la pousse à porter plainte. En janvier 1973, Caroline préfère édulcorer sa plainte, pour s’épargner la honte d’avoir à tout raconter devant le tribunal. Fred West parviendra à convaincre le juge qu’elle était consentante et le couple écopera d’une simple amende de 50 livres chacun. Un suivi psychiatrique leur est conseillé.Plus de vingt ans plus tard, c’est une femme brisée, en dépression nerveuse chronique et qui a déjà tenté de se suicider qui se présente devant les tribunaux. Caroline Owen vient témoigner afin d’obtenir justice pour toutes les filles qui ont perdu la vie chez les West car elle se sent coupable. Lors du procès elle éclate en sanglot, rongée par le remords. Elle souffre, comme Dahina, du « syndrome de la survivante. »Caroline Owens a raconté que, lorsque Fred l’a violée après une nuit de dépravation, il a joui en quelques secondes, puis a fondu en larmes. Exactement comme Fourniret en 1982. Les violeurs pleurent souvent après-coup, pas sur leurs victimes, mais sur eux-mêmes. Suite à l’alerte juridique que leur vaudra la plainte de Caroline Owen, le couple décide que désormais, seules seront relâchées les filles qui étaient consentantes pour se livrer à leurs jeux sadiques.

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